Vous venez de faire une sortie épistolaire dans laquelle vous postulez pour une journée contre le tribalisme. Que recherchez-vous concrètement ?
J’ai ciblé le tribalisme pour les besoins de la cause, mais en fait il s’agit d’une journée pour la promotion de l’intégration nationale. Vous savez, la grille de lecture ethnique de la vie sociale et politique au Cameroun tend aujourd’hui à s’imposer dans tous les secteurs avec tous les risques que cela comporte pour la cohésion sociale. Quand elle s’invite en politique il faut craindre le pire. La discrimination ethnique tue ! Nous avons vu les ravages et dégâts de l’instrumentalisation politique du sentiment d’appartenance ethnique au Rwanda, au Kenya, en Côte d’Ivoire, etc. Nous n’en sommes pas encore là au Cameroun, mais ne nous croyons pas à l’abri d’une telle dérive. D’où la nécessité de prévenir en mettant sur pied un véritable mécanisme de promotion de l’intégration nationale et de sensibilisation. C’est ce que vise le projet de plaidoyer pour l’institution d’une journée nationale dédiée à cette cause que nous nous préparons à lancer dans les semaines qui viennent. J’invite tous les Camerounais à soutenir cette initiative. Promouvoir l’intégration nationale, c’est une manière de préserver et de construire la paix et la convivialité entre les Camerounais. Ce projet est purement citoyen et tout le monde devrait pouvoir le soutenir quelle que soit sa chapelle politique.
Ce postulat est-il valable uniquement pour le Cameroun ?
Certainement pas ! J’ai cité un certain nombre de pays où le tribalisme politique a fait des ravages. Comme vous le savez la plupart de nos pays africains, du fait de l’arbitraire du découpage colonial, sont des assemblages d’ethnies qui apprennent encore à vivre ensemble. Ce n’est pas encore un acquis. Nos jeunes Etats sont encore éprouvés par des replis identitaires que des politiciens en mal de base électorale n’hésitent pas à instrumentaliser. Pourtant la discrimination ethnique n’a rien de rationnel. Si nous réussissons à instituer une journée nationale consacrée à la cause de l’intégration nationale et à lui donner un contenu pertinent, et c’est possible, cela peut inspirer d’autres pays. Pourquoi ne pas penser ensuite à une journée de l’intégration africaine au niveau continental, un projet que porterait le Cameroun à l’Union Africaine ? A mon avis, l’intégration nationale est la meilleure préparation à l’intégration africaine, les Etats-Unis d’Afrique dont beaucoup d’entre-nous rêvent.
Dans votre initiative, on y voit une façon de vouloir rendre justice aux Bamiléké. Qu’en est-il exactement ?
Qui suis-je pour rendre justice à qui que ce soit ? La journée pour laquelle je plaide a une portée nationale. Chaque ethnie a des richesses qu’elle peut partager avec les autres et nous devons apprendre à regarder autrement la différence culturelle. C’est le message qu’il faut passer aux plus jeunes. Comme vous le constaterez l’équipe qui porte ce projet d’une journée nationale de l’intégration est multiethnique et majoritairement jeune, parce que nous voulons qu’elle incarne ce que nous prônons. Il n’y a aucun Camerounais de trop au Cameroun. Il y a suffisamment d’espace et de ressources pour tout le monde au Cameroun ; arrêtons de diffuser la haine et la division et battons-nous pour la justice sociale.
Y a-t-il un problème Bamiléké au Cameroun ? si oui, lequel ?
Par rapport au fléau du tribalisme qui menace la cohésion sociale au Cameroun, il n’y pas d’ethnies-victimes d’un côté et d’ethnies-bourreaux de l’autre. On trouve les victimes du tribalisme et les tribalistes dans toutes les ethnies. Notre tribalisme n’a pas d’ethnie. La journée de promotion de l’intégration nationale que nous voulons promouvoir n’a pas pour but de résoudre le problème d’une ethnie en particulier, mais de sensibiliser tous les segments de la population camerounaise sur la nécessité de nous accepter et de nous enrichir mutuellement pour construire notre pays sur des bases solides. Nous sommes condamnés à vivre ensemble. Si on feint d’ignorer que le tribalisme constitue une véritable menace à la paix sociale dans notre pays, on construit sur du sable. Osons reconnaitre nos démons et alors nous aurons plus de chance de les exorciser.
Vous évoquez également l’élection de Niat Njifenji Marcel à la tête du Senat. Que reprochez-vous à cet acte présidentiel ?
Ce n’est pas une affaire de personne, c’est un problème systémique. Les sénatoriales ont été la énième illustration de ce que j’ai toujours dénoncé dans le jeu politique au Cameroun. Il s’agit du verrouillage du système électoral qui fait des élections une simple légitimation d’une ingénierie géopolitique génialement orchestrée par le parti au pouvoir face à une opposition apparemment tétanisée. Tôt ou tard, il faudra revoir la loi électorale pour rendre les règles du jeu plus équitables, alors nous pourrons parler de démocratie. Une fois que ce sera fait, peu importe qui gagnera le jeu. Mon petit combat n’est pas contre des personnes mais contre un système. Mais comme ce sont des personnes qui animent un système, la tentation est grande de réduire la critique du système à celle des personnes. Pourtant on peut être contre ce que quelqu’un fait sans nécessairement être contre lui, justement parce qu’on ne peut pas réduire un être humain aux actes qu’il pose.
Ne pensez-vous pas que certains Bamiléké sont la cause du malheur de toute la communauté ?
Honnêtement mon horizon de pensée et d’action n’a rien à voir avec une ethnie particulière. Je n’ai jamais milité dans une organisation culturelle ou ethnique. Je suis chrétien, jésuite, prêtre, et donc pèlerin; et je rêve d’un monde où on célèbre simplement la fraternité universelle. Je suis ce que je suis et je fais ce que je fais parce que j’ai été séduit par l’exemple de Jésus qui nous invite à briser les barrières ethniques et nationales pour embrasser toute l’humanité. Je suppose que c’est cette utopie de la fraternité universelle régie uniquement par l’amour que nous appelons Paradis. Il faut au moins rêver de l’anticiper sur terre et c’est ce que vise notre plaidoyer. Il nous faut réapprendre à regarder l’autre d’abord comme un être humain, un semblable, un frère ou une sœur en humanité. Cela demande un dépassement de soi, un grand cœur !
Pensez-vous que les autres ethnies se portent mieux que les Bamiléké dans leur relation avec le pouvoir central ?
Non ! Non et Non ! Comme je l’ai dit dans un autre texte, le régime en place n’a pas plus profité à une ethnie comme entité collective qu’à une autre. C’est un club d’ « amis » politiques dont le taux de recyclage des membres est très élevé. Ils se recrutent dans presque tous les grands groupes ethniques au Cameroun. Cela participe certes d’une certaine ingéniosité géopolitique, mais ce club est une fin en soi et ses membres ne défendent en général que leurs intérêts personnels. Qu’est-ce que cela change aux conditions de vie d’un paysan de l’Ouest du Cameroun de savoir que le président du Sénat provient de cette région ? Rien, absolument rien ! C’est pour cela que les Camerounais doivent éviter ce piège d’identification des hommes politiques avec des groupes ethniques, un piège dans lequel les mauvaises langues et plûmes veulent les entraîner.
Dans cette situation, n’y a-t-il pas finalement en grande partie les germes de la colonisation ?
Aujourd’hui le vrai colon est noir ! Les vrais colons, ce sont nos concitoyens qui ont pris en otage notre démocratie et bloquent tout effort de décollage. Ils ont appris à jouer avec leurs maîtres occidentaux pour assurer leur maintien. Et nous les laissons faire ! On a parfois l’impression que le peuple camerounais a été hypnotisé. Je ne prône ni les soulèvements ni la violence. Pas du tout ! Mais un peuple (et cela vaut aussi pour un individu) qui perd sa capacité de résistance ou mieux de dissidence ne peut que s’adapter à la servitude.
Qu’est-ce qu’il faut au Cameroun pour solidifier son unité nationale ?
Il faut promouvoir la justice sociale pour lutter contre les inégalités sociales ; il faut promouvoir l’égalité de chances pour tous; il faut célébrer le brassage des populations ; Il faut promouvoir le dialogue entre les communautés culturelles. Et nous pensons que l’institution d’une journée nationale de l’intégration peut y contribuer comme cadre d’apaisement, de sensibilisation et de rapprochement. L’intégration nationale se construit, elle n’est pas donnée.
Etes-vous finalement entrain de poursuivre l’action engagé à l’Université Catholique qui a vu votre départ de cette institution universitaire ?
J’essaye simplement d’assumer mon identité plurielle de chrétien, citoyen, jésuite, prêtre, universitaire pour contribuer à un monde meilleur, un monde où il y a un peu moins de violence et de haine. Et puis, la mission des Jésuites dans le monde se définit aujourd’hui, entre autres, en termes de foi au service de la justice, de dialogue entre les cultures et les religions. C’est ce que j’essaye à mon petit niveau de vivre. Et il est normal de prendre des coups de temps en temps. C’est normal dans ce type d’engagement. Ça devrait être normal pour tout chrétien puisque nous suivons Jésus Christ qui a été crucifié par les autorités politiques et religieuses de son temps. Selon eux, il dérangeait et il fallait s’en débarrasser en lui collant une fausse accusation. Mais « dans ses blessures, nous trouvons la guérison » (Is 53, 5) et la force de pardonner. Si un chrétien ne passe pas par une forme ou une autre de persécution il doit se poser des questions.
Parlant de l’Ucac, avez-vous l’impression que votre dénonciation a porté ses fruits face à la « discrimination positive » à laquelle Mgr Bakot a fait allusion pour s’en défendre ?
Mon souci premier aujourd’hui est de diriger un institut supérieur jésuite qui s’occupe de la promotion de la dignité et des droits humains en Côte d’Ivoire. Notre maître mot reste le mérite ! La Côte d’Ivoire est justement un pays qui se relève difficilement d’une décennie de polarisation identitaire qui a causé beaucoup de dégâts humains. Les Camerounais peuvent apprendre des erreurs des autres, et c’est dans ce sens que nous proposons l’institution d’une journée consacrée à la promotion de l’intégration nationale au Cameroun. Ceux qui sont intéressés par ce projet et veulent contribuer à sa réalisation peuvent nous contacter à l’adresse email : voxcamer@gmail.com ou nous rejoindre sur la page facebook : camer donnons-nous la main. C’est une main tendue pour construire la paix, cette valeur précieuse dont ont ne connait la valeur que quand on l’a perdue.
Propos recueillis par Paul-Joël Kamtchang