Vous venez d’animer une série de conférences sur la place de Paris, notamment à la très réputée Sciences Po et à l’Université X de Paris Nanterre. Quel était le contenu de vos communications ?
A Sciences Po, il était question de débattre avec les étudiants sur la problématique des élections en Afrique, dans le sens de faire le bilan sur les consultations électorales à l’ère de la démocratisation depuis les années 90. A Paris Nanterre, nous avons examiné les différents défis de gouvernance en Afrique, y compris les questions de développement d’infrastructures, les nouvelles menaces telles que le terrorisme et les conflits armés, et leur impact sur la gouvernance actuelle du continent et les perspectives à venir. Dans ces deux cas, comme lors des différentes rencontres que j’ai eues sur la place de Paris, il était question de sensibiliser davantage l’opinion internationale et les décideurs des pays amis sur les conditions de gouvernance et les potentialités de développement de notre continent. Surement que c’est aussi une bonne opportunité de se retrouver avec les compatriotes sur la place de Paris, afin d’échanger sur l’actualité et l’avenir de notre patrie.
Peut-on donc conclure de vos propos que la démocratie en Afrique bat de l’aile ?
Non, car il faut reconnaitre que le continent a connu des avancées, avec le multipartisme qui s’est instauré dans l’ensemble des pays, la société civile et les medias qui deviennent de plus en plus indépendantes et vibrantes, et les avancées dans la promotion de la participation active des femmes. Au jour d’aujourd’hui nous avons par exemple deux femmes chef d’état élues en Afrique, en plus de la Commission de l’Union Africaine qui est coiffée par une femme, et surtout de moins en moins de présidents à vie. Ce qui était encore rare il y a de cela 15-20 ans. Au même temps, il faut reconnaitre qu’il y a encore du travail à faire ; que la jeunesse africaine se cherche et se sent étouffée par les dinosaures au pouvoir qui rendent difficile leur participation effective dans la gestion de la chose publique et des espaces de liberté ; et que la mauvaise gestion des ressources publiques contribue à la corruption, freine le développement, et génère des frustrations sociales.
Avant de quitter Washington, vous avez appris comme tous les Camerounais, la mort le week-end dernier de Lapiro de Mbanga. Quel est votre état d’esprit ?
Je suis attristé par ce départ prématuré du compatriote Lapiro de Mbanga, alias Ndinga Man. Au fait, ce sont tous les compatriotes qui militent pour les droits de la personne et qui se battent pour les espaces de liberté qui sont endeuillés. Nous sommes tous terrassés par cet évènement, surtout que Lapiro est mort en exile sans avoir eu l’opportunité de dire au revoir à des millions de compatriotes qui ont été inspirés par lui de son vivant. Nos ancêtres doivent se demander ce que nous sommes en train de devenir, comme peuple, si les plus talentueux parmi nous se voient obligés de se taire pour vivre sur le territoire national, ou de s’exiler pour pouvoir s’exprimer. Lapiro de Mbanga tire sa révérence alors que le combat pour les droits et les libertés bat encore son plein dans notre pays. Sa disparition nous interpelle à plusieurs niveaux.
En moins de 3 mois, le Cameroun a perdu pas mal de grandes figures. Que vous inspire une telle situation ?
Un sentiment de regret et de questionnement sur le fonctionnement de notre société, y compris la fiabilité de nos institutions sanitaires. En suivant, comme beaucoup de nos compatriotes, le discours de fin d’année du Président Biya, qui se vantait de la création de quatre centres hospitaliers de référence à Yaoundé, Douala et Sangmalima, je me suis demandé si cela était suffisant pour répondre aux besoins d’une population de 20 millions d’habitants. Par ailleurs, qu’advient-il du système de la médicine préventive qui à un moment fonctionnait très bien et facilitait le diagnostic à temps des maladies ? N’est-pas que le régime actuel nous avait habitués à des slogans du genre « Santé pour tous en l’an 2000 » ? Dans ce domaine aussi, beaucoup reste à faire.
Le parlement camerounais connait depuis ce début de semaine, la reconduction des présidents des différentes chambres. Quel regard posez-vous sur la façon avec laquelle la démocratie est menée par cette institution sensée être son incarnation ?
J’attends encore de connaitre le bilan de la première année d’existence du Senat, dont la mise en place avait suscité tant d’espoir. Sans oublier que le fait de soumettre le leadership des institutions législatives à un renouvellement annuel fragilise leur capacité de formuler une politique législative adéquate à moyen et à long terme. Dans toutes les démocraties bien portantes, le mandat d’un président de l’Assemblée Nationale ou d’un président du Senat correspond à la durée de la législature. Ces démocraties reconnaissent trois rôles principaux aux législateurs qui sont : le débat et le vote des lois, y compris les propositions émanant des députes eux-mêmes ; la représentation des intérêts des citoyens ; et l’exercice du contrôle parlementaire de l’action du gouvernement. Je laisse chaque camerounais juger par lui-même de l’impact de notre institution législative sur le développement économique et politique de notre pays.
L’on dit y voir la main de Paul Biya à chaque fois et du coup, le principe de séparation des pouvoirs ne reste t-il pas un leurre au Cameroun ?
Je constate qu’il y a trop d’amalgames, qui à la longue enfreignent le fonctionnement normal des institutions dans notre pays. Vous avez un chef d’état qui est au même temps chef d’un parti politique et qui influence fortement le groupe parlementaire de son parti ; vous avez des sénateurs nommés par l’exécutif qu’ils sont censés contrôler ; et vous avez des sénateurs qui occupent des postes rémunérés au sein de l’exécutif. Au même temps, vous avez un chef de l’exécutif qui préside le Conseil supérieur de la Magistrature et qui nomme à tous les postes judiciaires, allant du président et des conseillers de la Cour Suprême, jusqu’aux greffiers dans un tribunal d’instance. Comment pouvez-vous dans ces conditions parler de séparation des pouvoirs ?
24 ans après l’avènement de la démocratie au Cameroun, quel bilan faites-vous ?
Il faut reconnaitre que les fruits ne sont pas à la hauteur des attentes des populations qui se sont battues au début des années 90 pour instaurer une démocratie véritable et un pluralisme politique réel dans notre pays. On ne peut pas se vanter en comptant le nombre de partis politiques officiellement reconnus au niveau du Ministère de l’Administration Territoriale et de la Décentralisation. Ce n’est pas un atout – au contraire, c’est un indicateur de la fragilité de la fondation sur laquelle nous voulons bâtir une nation véritablement démocratique et prospère. Les compatriotes se cherchent. Espérons que la prochaine génération de leaders répondra mieux à leurs attentes.
Mais avez-vous l’impression qu’il y a eu des progrès depuis que le régime s’est dit démocratique ?
Dans certains domaines, peut-être, mais les piliers de notre démocratie sont encore très fragiles et demandent à être fortifiés. On a comme l’impression qu’il y a un fossé entre le discours et les actes posés, et au même temps que les autorités s’auto-félicitent, les populations s’attendent à d’avantage de progrès.
Pour vous, la démocratie est-elle adaptée pour notre pays ?
Bien sûr que oui, c’est d’ailleurs le seul système qui nous permettra de gérer les divergences de points de vue sur les questions d’intérêt national ; c’est le seul système qui nous permettra d’avoir plus de transparence et de responsabilisation dans la gestion des ressources publiques ; qui évite une centralisation excessive du pouvoir ; et qui permettra aux populations de bien élire leurs représentants à tous les niveaux, et de leur donner la légitimité pour gouverner d’une manière effective. A ce jour, le débat sur le bienfondé de la gouvernance démocratique est dépassé ; ce qui compte dorénavant c’est comment la rendre effective et efficace.
Comment voyez-vous le Cameroun dans les prochaines années ?
Je reste optimiste pour le Cameroun, car nous sommes un grand pays et un grand peuple avec plein de richesses, aussi bien matérielles qu’humaines. Je suis confiant que lors qu’on arrivera à mutualiser les expériences et les expertises de tout un chacun notre pays trouvera sa place parmi les grandes nations démocratiques. Il n’y a pas de raison que le Cameroun ne joue pas un rôle de premier plan sur le continent africain, comme par le passé.